Dans un monde en décomposition, qui se fige progressivement
dans la seule contemplation et prescience de sa fin — dont les actes
tuent tout ce qu'ils avaient extrait de vivable, lorsqu'ils viennent à
se produire — la voix de Nietzsche s'élève, incitante
et provocatrice, chargée de toute la douleur comme de toute la
joie que Zarathoustra porte en lui. Tout ce qui pour nous est condamné
à périr d'une mort misérable, notre civilisation,
nous semble alors offrir des possibilités nouvelles — la
vague humaine et cosmique qui nous charrie se retire, comme la mer, pour
revenir. La présence de Nietzsche suffit à changer cette
disparition difficile en aurore d'une nouvelle naissance.
En déroulant un à un les langes de la blessure dont il souffrait
dans son être jusqu'à la folie, Nietzsche arrache à
l'existence le masque qui la rendait indigne. « Notre plus grand
grief contre l'existence, c'était l'existence de Dieu ».
Le pessimisme nécessaire trouve en cette découverte l'issue.
Il se change en affirmation tragique de la vie.
La mort de Dieu n'est pas chez Nietzsche une découverte de l'esprit
mais une révélation et une affirmation de la vie qui se
dénude, du monde chaotique, glaciaire et exaspéré
avec lequel il entre en contact. Si les conséquences en sont extrêmes,
elles le sont pour l'homme, lieu des métamorphoses du monde en
devenir. Le cercle est enfin brisé dont Dieu était l'expression
parfaite. Il ne s'agit plus de chercher les raisons pour lesquelles ce
cercle était fermé inéluctablement sur l'existence.
« II ne peut s'agir d'adéquation parfaite mais d'adéquation
utile ». Il ne s'agit plus d'interprétation, ni d'explication,
ni de contemplation.
La question que pose Nietzsche avec une insistance accrue est celle
de la réalisation de l'homme.
Vivre, c'est inventer ! L'existence donnée, prise dès la
naissance dans le jeu des forces qui font, défont et refont le
monde à chaque instant du temps, n'est ni une rédemption,
ni une humanisation, mais par rapport au monde qui la conditionne et dans
la seule mesure où elle s'oppose à lui, un enfantement douloureux,
une création. La vie que l'on s'efforce en vain d'enfermer en formules
explicatives ou à paralyser en doctrines, éclate, et c'est
au centre de son bouillonnement continuel et incohérent que l'on
doit se placer pour en extraire la puissance et ne plus avoir à
croire ni à espérer.
Seuls, Marx avant lui et Freud après lui, ont aidé, par
d'autres moyens, cet accomplissement de l'homme qui, sans nous permettre
de conclure à son inéluctabilité, justifie les gestations
monstrueuses du monde qui nous entoure — accomplissement qui va
de la douleur et l'angoisse et par la douleur et l'angoisse,
à la joie «l'éternelle joie du devenir, cette joie
qui porte en elle la joie de l'anéantissement » — mais
jamais aucune voix humaine ne nous a parlé « d'aussi près
» que celle de Nietzsche. Comme en la vision, l'objet se précise
et s'affirme jusqu'à son intégration et sa perte totales,
le surhomme nous rapproche de nous-mêmes et de notre disparition.
Le vide de l'existence n'est pas comblé — mais la possibilité
du geste qui la tue et la crée tout ensemble nous est offerte.
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